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Emir Baizagin : "C'est une guerre intérieure"

Jeune réalisateur kazakh, Emir Baizagin évoque son premier film, Leçons d'harmonie, distingué au festival de Berlin en 2014. Le cinéaste, qui a grandi au son des Sex Pistols, décrit la genèse d'un film aux multiples symboles, accompagnant le chemin intérieur de son jeune héros Aslan.

Comment êtes-vous devenu réalisateur ?

Enfant, je n’ai jamais pensé à devenir cinéaste. Ayant grandi dans un très petit village du Kazakhstan, je n’y avais jamais songé. Quand j'étais enfant, je regardais des films bien sûr, mais si j’avais dit à mon père que je voulais devenir réalisateur ou acteur, cela lui aurait fait la même impression que si j'avais voulu devenir astronaute pour aller sur Mars ou quelque chose de ce genre… Je crois en moi mais je crois aussi en une certaine forme de destin, et ce sont des opportunités qui m’ont mené vers une école de cinéma.

Quels genres de films regardiez-vous enfant ?

À cette époque, l’Union Soviétique s’effondrait. Cela m'a permis d'accéder à des films de série B, des teen-movies, des films d’action et des thrillers.

Ceci dit, mon éveil artistique a plutôt été inspiré par la musique. J’étais très sensible à la musique alternative par exemple : je connaissais les Sex Pistols à 12 ans. C'est incroyable pour moi de réaliser aujourd’hui que bien qu’ayant grandi dans cette région du monde, je connaissais les Sex Pistols, les Beatles ou les Rolling Stones. Et ce, uniquement par les journaux ou les magazines. Je lisais seulement les critiques musicales, surtout celle sur le rock soviétique. Grâce à la vague de démocratie et à la glasnost, il y a eu ces journaux qui nous ont permis d’accéder à ces informations malgré notre technologie rudimentaire.

Quelle est la genèse de Leçons d’harmonie ?

Il y a 3 ans, l’idée de Leçons d’harmonie m’est venue d'un coup, en marchant dans la rue. C’était inconscient, il n’y avait pas d’intention et certains détails ont évolué étape par étape plus tard.

Je connais très bien le contexte du film, mais je tiens quand même à dire qu’il ne s’agit pas d’un film autobiographique. Je voulais mettre en avant un système scolaire qui évoque et reflète le système qui prévaut dans notre société, à différents niveaux.

Dans le fond, Leçons d’harmonie n’est pas réellement un film sur l’école ou sur l’adolescence ; c’est un film sur un système de violence qui est inhérent à la nature humaine.

Leçons d’harmonie ne raconte pas une guerre entre des personnes mais raconte la guerre intérieure qui ravage une seule et même personne. Pour chacun d’entre nous, le défi est de pardonner ou continuer à se battre.

Comment avez-vous construit votre scénario pour exprimer cette guerre ?

Certaines personnes estiment que Leçons d’harmonie est un film violent, mais j’ai pourtant décidé de ne montrer aucun meurtre ou acte de violence.

Au début du film, nous voyons Aslan, le jeune personnage principal, tuer un mouton dans son petit village. Si nous considérons le contexte de cet acte, le meurtre sert ici à se nourrir, et au final à survivre. Commencer le film avec cette scène permet de comprendre les meurtres à venir qui, eux, ne sont pas montrés mais sont perpétrés avec la même motivation : survivre. Cela me semblait plus élégant ainsi. Je n’ai jamais voulu contempler la violence.

Cette première scène introduit aussi la relation d’Aslan aux animaux, ce qui est un motif récurrent dans le film.

Ce mouton apparaît deux fois dans le film, au début et à la fin, et symbolise les lois physiques de ce monde. À la fin du film, le mouton court sur l’eau, ce qui apparaît comme une sorte de libération de ces lois.

L’image d’un film relève de plusieurs aspects. Beaucoup de choses sont devenues claires pour moi après coup. Par exemple, la raison pour laquelle Aslan s’acharne sur les cafards doit avoir un parallèle avec une expression russe que l’on pourrait traduire par « avoir des cafards dans sa tête » qui signifie avoir des problèmes, des troubles, des questionnements irrésolus dans son esprit.

Concernant la scène du mouton qui court sur l’eau en présence de deux personnages morts, il y a un proverbe japonais que j’ai entendu récemment dans un taxi : « Si tu regardes une rivière suffisamment longtemps, tu y verras au bout d’un moment le cadavre de tes ennemis flotter ». L'école d'Aslan symbolise un système global : les élèves ont des cours sur Gandhi, Darwin et reçoivent des leçons militaires. Cela s’apparente à une variation sur les énergies qui existent dans cette école et à l’intérieur d’une personne : entre l’amour et la haine, la lumière et les ténèbres.

Cela renvoie au sujet de Leçons d’harmonie : le principe de l’harmonie au-delà du cadre d’une simple dualité.

Aslan est également obsédé par la propreté.

Alsan est obsédé par l’idée d’échapper à Bolat, le jeune tortionnaire de son école, et de se débarrasser ainsi du mal qui sévit dans cette école. C’est pour cela qu’il a besoin d’être propre.

Au début du film, après l’affaire du verre d’eau, Aslan continue à se nettoyer ; mais après le second meurtre, il réalise qu’il n’est pas si propre sur lui que cela. Il trouve l’équilibre entre ces deux aspects et parvient ainsi à l’harmonie. Quand on me demande la raison de ce titre pour ce film, je réponds toujours que l’harmonie est un terme qui dépasse les principes manichéens de noir et blanc, de bien et de mal.

Dans Leçons d’harmonie, Happylon, un centre de jeux vidéo en ville, peut être vu comme un paradis pour ces écoliers ou un moyen pour eux de fuir la cruauté de leur monde.

« Paradis » est le bon mot. Mais dans ce paradis, il y a aussi des lois.

Même dans cet endroit, il y a de la pression sociale. La différence, c'est que la violence se déroule ici sur un écran. Comme ces adolescents viennent d’une région pauvre, cette grande ville représente pour eux l’opulence et le bonheur. C’est pour cela qu’Aslan s’y rend. Ayant moi-même grandi dans une région pauvre, aller en ville représentait pour moi une sorte de paradis. J’y étais libéré de l’idéologie criminelle.

 

Propos recueillis par Morgan Pokée pour Répliques.